Un chef-d'œuvre iconographique

La Tapisserie de Bayeux est un chef-d'œuvre iconographique.

 

Les visiteurs sont séduits, dès le premier regard, par la beauté et l'originalité iconographique de la toile historiée. Ils en mesurent très vite aussi la complexité. La broderie est parfois comparée à une bande dessinée, voire à des séquences filmiques.

La Tapisserie de Bayeux est un récit historique qui se déroule en une succession de scènes de longueurs variables. Chaque scène est aisément identifiable, à la fois par une inscription latine, commençant le plus souvent soit par hic (" ici "), soit par ubi (" c'est là où ") et par des repères de début et de fin de scènes (arbres stylisés ou monuments). Ces scènes se présentent sous trois formes : soit des scènes fixes, comme celle où le roi Harold siège en majesté sur son trône, soit des scènes de mouvement, où les personnages vont d'un lieu à un autre, soit enfin des scènes de rencontre, dans lesquelles des personnages vont à la rencontre les uns des autres, pour discuter ou pour combattre.

La différence essentielle entre la bande dessinée et la Tapisserie de Bayeux réside dans le fait qu'un même personnage peut être représenté plusieurs fois dans la même scène. On le constate lorsque Harold traverse la Mer de la Manche : il se trouve d'abord dans sa résidence, ensuite il embarque, puis il tient le gouvernail, enfin il est fait prisonnier par Guy de Ponthieu (scènes 4-5-6). C'est pour cette raison que l'analogie avec le film trouve une certaine justification.

Ce parti pris de représenter plusieurs phases d'une action dans un seul et même tableau relève d'un choix esthétique et d'un souci économique. Ainsi la prise de Dinan est-elle racontée sans le recours à trois scènes. Une seule suffit à montrer les trois temps de la prise de la ville (scènes 19-20) : l'attaque de la place (à gauche), la menace d'incendie par les Normands (au centre), la reddition de la ville (à droite).

Le dessinateur a, en outre, le souci de donner de la profondeur de champ par deux procédés simples. Il dessine au-dessus de la scène un arrière-plan (plus petit) comme les maisons des Anglais dans la scène de pillage (scènes 41-42). Il superpose plusieurs plans qui se masquent les uns les autres, comme les chevaux dont on aperçoit les croupes ou les têtes derrière la représentation de l'animal en premier plan.

Il arrive que l'agencement de certaines scènes semble ne pas suivre l'ordre chronologique. En réalité le concepteur a choisi une structure complexe qui englobe plusieurs tableaux. Faute d'avoir perçu ces structures complexes, certains critiques ont parlé à tort d'inversion de " cartons ". Les scènes 10, 11 et 12 doivent être regardées comme un ensemble cohérent : c'est une scène de rencontre entre Guy et les émissaires de Guillaume de Normandie, que celui-ci a envoyés dès qu'il a appris l'emprisonnement de Harold. C'est la même structure complexe qui rend compte des scènes 25 à 28.

 

Pierre Bouet et François Neveux
Spécialistes internationaux de la Tapisserie de Bayeux

 

 

Pour en savoir plus :

La Tapisserie de Bayeux, de Pierre Bouet et François Neveux
Beau livre à paraître en octobre 2013, éditions Ouest France